Bastien en parlait depuis deux ans, toujours tard le soir, toujours à voix basse, comme on avoue une dette. Élodie avait d’abord ri. Puis elle avait cessé de rire et commencé à poser des questions. Et un jour de mars, elle avait dit : « D’accord. Mais c’est moi qui choisis. Tout. »
Elle loua un appartement dans le Marais pour une nuit, avec des poutres au plafond et un fauteuil en velours vert. Elle choisit l’invité sur un site discret, discuta avec lui pendant trois semaines, le rencontra deux fois dans un café de la rue Vieille-du-Temple. Bastien ne vit jamais son profil.
« Tu le découvriras en même temps que moi je te découvrirai, toi, en train de regarder », lui dit-elle.
Les règles
Le soir venu, elle lui tendit une coupe de champagne pleine à ras bord.
« Tu t’assieds dans le fauteuil. Tu tiens ma coupe. Tu n’en bois pas, tu n’en renverses pas. Si quelque chose ne va pas, pour l’un de nous trois, tu dis Montmartre et tout s’arrête. »
L’invité s’appelait Karim. Il était architecte, souriant, d’une politesse presque désarmante. Il serra la main de Bastien avant de toucher Élodie. Ce détail-là, Bastien ne l’oublierait jamais.
La coupe
Élodie ne quitta presque jamais son mari des yeux. Elle guettait la coupe, surtout : le tremblement léger quand Karim défit sa robe, la surface du champagne qui frissonnait quand elle soupira. C’était son baromètre. Elle lisait dans ce verre tout ce que Bastien ne disait pas.
« Tu renverses », murmura-t-elle une fois.
« Non », répondit-il. Et il redressa la main.
Ce qui se passa ensuite appartient à cette nuit-là. La coupe resta pleine jusqu’au bout.
La lettre
Quand Karim fut parti, Élodie prit enfin la coupe des mains de son mari et la but d’un trait.
« Maintenant, tu m’écris », dit-elle. « Pas ce soir. Demain matin, à la main. Tout ce que tu as ressenti. Même ce qui te fait honte. »
La lettre faisait quatre pages. Elle la garde dans le tiroir de sa table de nuit, sous ses bijoux. Parfois, elle la relit à voix haute, lentement, et regarde Bastien rougir comme le premier soir.



