Fiction · 18+Gothique · Romance2 min de lecture

Minuit en noir

Il cherchait une édition rare de Baudelaire. Elle exigea qu’il la mérite.

A dark rose on a black background
Photo: Adrian Regeci · Unsplash

La librairie s’appelait Les Fleurs du Mal, évidemment, et elle se trouvait à deux rues du cimetière du Père-Lachaise. Elle n’ouvrait qu’à dix-huit heures et fermait quand la libraire le décidait.

Hugo y entra un mardi de novembre pour une édition de 1868 qu’il cherchait depuis des années. Derrière le comptoir, une femme lisait à la lumière d’une bougie : robe de dentelle noire, cheveux d’ébène tressés, croix d’argent, rouge à lèvres presque violet.

« Je l’ai, dit-elle sans lever les yeux. Mais je ne la vends pas à n’importe qui. »

« Qu’est-ce qu’il faut faire ? »

Elle referma son livre. « Me réciter un poème. Par cœur. Pas celui que tout le monde connaît. »

Le poème

Il récita Le Balcon, avec deux erreurs. Elle le corrigea à voix basse, sans méchanceté, et finit le dernier vers à sa place.

« Pas mal pour un homme en costume gris, dit-elle. Je m’appelle Morgane. Revenez à minuit. Je vous montrerai pourquoi ce livre ne se lit pas en plein jour. »

Minuit

À minuit, elle l’attendait devant la librairie avec deux verres d’absinthe et une lanterne. Ils longèrent les grands murs du cimetière, fermé à cette heure, dans un silence plein de feuilles mortes. Elle lui parla des tombes qu’elle connaissait par cœur : la poétesse oubliée, l’amant qu’on avait enterré face à sa maîtresse, la danseuse dont la statue avait les pieds usés par les baisers.

« Vous croyez aux fantômes ? demanda-t-il.

— Je crois aux gens qui refusent de disparaître. C’est presque pareil. »

Au coin de la rue de la Roquette, elle prit sa main pour traverser et ne la lâcha plus.

Les règles

Devant sa porte, sous un réverbère, Morgane se tourna vers lui.

« Je vais être franche, parce que je déteste les jeux. Je veux que vous montiez. Si vous ne voulez pas, dites-le, je vous rends votre livre et c’était une très belle nuit.

— Je veux monter.

— Alors il y a des règles. Lentement. Vous demandez avant tout. Et vous partez avant le café, parce que je suis un monstre le matin. »

Chez elle, il y avait des bougies, du velours et des livres jusqu’au plafond. Elle mit un vinyle lent et grave et l’attira au milieu de la pièce. Il demanda. Elle dit oui. Il redemanda. Elle rit : oui, Hugo, vous êtes trop poli pour ce quartier.

Le reste leur appartient, et aux bougies.

Le livre

À six heures, il partit avec l’édition de 1868 sous le bras. Sur la page de garde, à l’encre noire, elle avait écrit :

Prochaine lecture : mardi, minuit. Apprenez L’Invitation au voyage. Sans erreur.

Il l’a apprise en deux jours.

Cette histoire est une fiction. Tous les personnages sont des adultes inventés (18+), et toute ressemblance avec des personnes réelles est fortuite.

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