L’invitation était arrivée par la poste, ce qui en soi était déjà étrange. Un carton crème, une adresse dans le quartier des Chartrons, une heure : 21 h. Tenue sombre. Venez seul.
Mathis avait trente et un ans et n’avait jamais mis les pieds dans ce genre de soirée. Il en avait parlé une seule fois, à une amie, après trop de vin. C’est elle qui avait donné son nom à l’organisatrice.
Le salon
Un hôtel particulier, des bougies, un piano dont personne ne jouait. Une vingtaine de personnes parlaient à voix basse. Au fond de la pièce, une femme était assise dans un fauteuil à haut dossier, vêtue de noir, la main droite gantée de velours bordeaux.
On l’appelait Madame Ombre.
Elle le fit attendre debout devant elle pendant une minute entière, sans un mot. Puis elle tendit la main gantée.
La règle
« Ici, vous ne parlez pas avant d’avoir embrassé ce gant », dit-elle. « Chaque fois. C’est votre façon de me demander la permission. »
Il hésita. Il se pencha. Le velours était doux et sentait l’iris.
« Bien. Vous pouvez parler. »
« Et si je veux partir ? »
« Vous me retirez le gant. N’importe quand. Je ne vous retiendrai pas, et personne ici ne vous jugera. » Elle sourit à peine. « C’est la seule fois où vous aurez le droit de me toucher sans demander. »
La soirée
Elle lui posa des questions pendant près d’une heure : ce qu’il désirait, ce qui l’effrayait, ce qu’il n’avait jamais osé dire à personne. Il embrassa le gant avant chaque réponse. À la fin, il n’avait plus honte.
Ensuite, elle se leva et l’emmena dans une pièce plus petite. Elle décida de tout. Il découvrit qu’on pouvait trembler sans avoir peur, et qu’attendre pouvait être une forme de plaisir. Ce qui se passa dans cette pièce y est resté.
À une heure du matin, c’est elle qui retira son gant et le lui tendit.
« Gardez-le jusqu’à la prochaine fois. »
Le gant est dans une boîte, sur son étagère. Il n’a pas encore reçu de nouveau carton crème. Il vérifie sa boîte aux lettres tous les matins.



